Réponse de Monsieur de Label Lauvray à Madame La Marquise de

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Réponse de Monsieur de Label Lauvray à Madame La Marquise de

Message par veneur le Ven 2 Fév 2007 - 8:43

Madame la Marquise,

J'ai été très honoré de votre requête concernant les quelques lumières que je pourrais vous apporter dans l'art militaire.
Effectivement j'ai toujours considéré que la pratique de la Vènerie était proche de celle de la Guerre, au moins de par les manoeuvres stratégiques que l'on peut déployer sur le terrain.
J'ai retrouvé quelques feuillets manuscrits, qui gisaient dans les tiroirs de ma salle des cuirs, et je me fais une grande réjouissance de vous les faire porter par le présent courrier.
J'attire l'attention de tous ceux qui auraient la curiosité de survoler mes maigres écrits qu'il y a là une matière très technique, relevant de la Science Cynégétique et qu'en aucun ils ne sauraient venir se plaindre de ce que cette littérature serait quelque peu rébarbative et aussi loin que possible d'un roman courtois.

Votre dévoué et fidèle Grand Petit Veneur, élevé à cette dignité par lettre patente du Roi

Robert de Label Lauvray

PETIT TRAITE DE VENERIE
de Robert de Label Lauvret- Petit Veneur patenté-
DE LA GUERRE VENERIENNE






La Vénerie est une guerre et, dans ce type de guerre, l'attaque est généralement menée soit par des Canis Lupus, soit par des Canis Familiaris tendance courants, la défense par des animaux dits de vénerie dont les tactiques principales consistent à masquer leurs positions et dont le parcours s'analyse essentiellement comme une recherche de non-apparence. Ces comportements ne sont que l'aboutissement génétique de milliers voire de millions d'années d'apprentissage. Ils mettent en œuvre en définitive tout l'art d'embrouiller ou au contraire de démêler les séquelles d'un corps en action par le truchement des couleurs, des bruits, des odeurs et des traces. Ainsi les assaillants développent-ils tout un parcours visant à repérer toutes les expressions du réalisme, en contrecarrant à bon escient les ruses de l'apparence et les vides de la non-apparence.

L'énergie ne se dépense donc pas de la même manière des deux cotés, les uns et les autres s'étant d'ailleurs préparé pour un combat différent. Pour les uns il s'agit d'attendre et de fuir alternativement, pour les autres d'agresser et de poursuivre avec obstination, le hasard et la nécessité étant alors les deux cordes d'un même arc. Aussi si les seconds veulent tout et tout de suite, en en faisant une obsession, les premiers se contentent de tisser leur fil d'Ariane, en espérant qu'à la longue le temps jouera pour eux. Et s'il ne faut jamais inverser les rôles au risque d'une sévère déroute en forme de Rosalie, plus la différence est grande meilleure est la pièce. Il y a là un couple véritablement diabolique.

La première logique de dissimulation relève des techniques de camouflage, impliquant la durée. Il s'agit de se confondre au maximum avec le biotope et d'échapper subtilement à toutes les avancées des éclaireurs ennemis, en restant visible à l'égard de ses pairs mais absolument irrepérable vis à vis des autres. L'escamotage doit donc pouvoir se réaliser séance tenante, au gré des événements. Un goût prononcé, une habitude non maîtrisée sont autant de prises offertes à l'adversaire qui doit obligatoirement s'en saisir avec avidité s'il veut progresser. L'important est de trouver une faille dans le dispositif. Et dans ce combat vénérien, il ne faut surtout pas s'abuser en se cachant à contretemps ou a contrario en oubliant carrément de se soustraire, en imaginant à tort qu'il s'agit de tromperie ou encore en ne croyant pas à l'authenticité, d'où cette peur, omniprésente comme dans toutes les hostilités, cette crainte d'être vu, d'être trop soi, d'être seul, de ne pas être à la hauteur, l'anxiété de l'angoisse. Et le drame se dénoue au travers de son infernale dialectique : attirance-répulsion. L'intelligence ne fait pas le courage. Le courage n'est que le fruit de la volonté. L'intelligence n'est rien sans la volonté et réciproquement. Mais justement l'effroi peut paradoxalement aider d'un coté à tracer la voie salvatrice, de l'autre à la déceler. La terreur des terreurs c'est la Mort, pour les uns symbolique, pour les autres réelle.

L'épisode premier du lancer exige en quelque sorte toutes les qualités qui sont inutiles dans l'attaque à la billebaude qui devient de ce fait un anti-rapprocher. Les récits cynégétiques classiques n'omettent d'ailleurs jamais cette distinction fondamentale, quoique généralement la destinée fasse si bien les choses que la rencontre devient, comme par magie, une obligation. Différentes tactiques ponctuent d'ailleurs cette occurrence en fonction de la qualité du coup d'œil ou de la puissance olfactive. Dans le premier cas faire le pied ne doit pas être confondu avec prendre pied, la branche brisée étant le symbole de la décision énergique et efficace, dans le second l'état de rapprochement dépendra seulement de l'embellie des parfums et de la séduction de l'environnement. La différence réside dans ce que pour l'un la résolution précède l'action et pour l'autre c'est l'inverse. Qu'a vu l'œil ? Qu'ont senti les truffes ? C'est là que l'aléa se trouve objectivement circonvenu. D'ailleurs ces différentes interventions participent de ce qu'il est convenu d'appeler la sélection naturelle du fait de l'élimination incontournable, sur le terrain de manœuvre, d'un nombre difficilement évaluable d'animaux équivalents. Dès lors, erreurs d'évaluation et effets de surprise ne vont cesser d'interférer dans ce jeu écologique. C'est sans doute dans ce rapport d'influences et d'incertitudes que se trouve le mystère non encore résolu de la vénerie.

Dès la première rencontre les combattants se mettent dans un état spécifique de stimulation. Chacun cherche à savoir où l'adversaire veut en venir. L'animal chassé teste les buts et les moyens de ses poursuivants. Les assaillants, en l'occurrence les chiens, cherchent à impressionner d'emblée par leurs récris et leur vitesse. Ils font les "cabotins", il ne reste plus alors à l'agressé qu'à "jouer la comédie". L'expression populaire vient du reste au secours de ce dernier en conseillant de donner le change. Le malentendu entre la vie et la mort peut alors s'engager entre la force sincère et la ruse éperdue, l'exhibitionnisme et la dissimulation. Il en résulte alors une évaluation réciproque soumise à une marge différentielle d'erreurs susceptible d'expliquer, en partie, pour la suite, les différentes stratégies comportementales. C'est la raison pour laquelle les récits de laisser-courre sont souvent si différents selon les chroniqueurs. Tout dépend du point de vue selon lequel ils se placent. La guerre accentuant le goût de la possession, c'est à dire la recherche du rôle prépondérant, chaque narrateur s'accrochera désespérément à sa propre version.

Dans la suite logique de l'analyse, une grande place doit être faite aux sentiments. Sur la scène du déroulement du laisser-courre, le nez transmet, pour une analyse minutieuse, ce que les premiers reniflements ont capté dans l'ivresse de l'instant. Foudroyant, synthétique et global, les chiens enregistrent, comme sous hypnose, le point focal de l'odeur qui ne cessera de les titiller tout au long de la lutte à force qu'ils ont engagée contre leur ennemi implacable.

Turenne, dans son ouvrage - de la guerre – dit : " si l'on veut battre l'adversaire, il faut proportionner l'effort à sa force de résistance. Celle-ci est le produit de deux facteurs inséparables : l'étendue des moyens dont il dispose et la force de sa volonté ". Ce sont donc les séquences de longue et de moyenne durée qu'il faut retenir. Dans ces conditions, l'objectif devient désormais de forcer l'adversaire à renoncer, pour les poursuivants à poursuivre, pour le poursuivi à être poursuivi. Les moyens mis en œuvre vont alors dépendre, à la fois de l'enjeu, selon par exemple le degré de faim, ou du niveau de ressources de chacun, l'éloignement de la période du rut. La mise en scène, la génétique, la climatologie, la géologie deviennent alors, pour les protagonistes, autant de supports physiques utilisables. La vulnérabilité n'est donc pas seulement affaire de psychologie : ainsi un jeune lièvre isolé est-il beaucoup plus vulnérable qu'un vieux bouquin bien entouré de congénères, rapides à la détente. L'arme capitale est alors ce que l'artiste de la guerre appelle : " une orientation particulière de l'intelligence " qui est le fruit d'une association machiavélique entre la volonté et la présence d'esprit. Il s'agit en fait de résister en intégrant en permanence, d'une part les impondérables générés par la situation, d'autre part les flottements de la partie adverse. C'est ainsi qu'il existe parfois de pauvres hères qu'on ne prend jamais et des bêtes royales qui sombrent dans l'hallali presque immédiatement, de misérables chiens courants qui arrivent presque toujours à leurs fins et des primés de salon qui demeurent toujours des laissés pour compte. Chacun fait en fonction de ce qu'il a, compensant la faiblesse de ses forces par le niveau de ses objectifs et l'ampleur de ses motivations.

Les parades propres à chaque camp rendent souvent délicat le bon déroulement des manœuvres belliqueuses : c'est un chien qui se récrie sur une voie qui n'existe pas, par volonté de puissance ou son contraire, un animal qui a acquis parfaitement la capacité de contrôler le flux de ses émissions odoriférantes. Dans la littérature cynégétique, les histoires sur ce thème sont infinies. Elles vont de l'ombre mythique impossible à forcer au gibier débile qui se fait prendre par raccroc. Les indices visuels et olfactifs ainsi que la capacité à les saisir correctement sont les régulateurs naturels de ces joutes prédatrices.

" Taïaut, aux coûtes... " autant de vibrations magiques ponctuant les débats. Il faut aller et même bien-aller si l'on veut conclure. La passion pousse au départ, le détachement au nouveau départ. Il faut fuir ou mourir, persévérer ou perdre, comprendre très vite que les ennemis que l'on croyait avoir semés sont de nouveau à vos trousses, anticiper en un éclair les roueries de l'adversaire. L'ici et l'ailleurs, le maintenant et le prochainement doivent toujours être en symbiose. Le vrai trac débute avec la proximité du contact presque physique. La vulnérabilité devient maximale quand chacun est en mesure, dans une intimité violente, de dévoiler les faiblesses de l'autre. Capacité de résistance et seuil de tolérance caractérisent alors nettement cette nouvelle position. Comment contrôler ses instincts ? Quel est le degré d'endurance à la présence de l'autre ? Jusqu'où subir ? Jusqu'où imposer ? Jusqu'où ne pas aller trop loin ? Quel est le seuil de survie ou d'acharnement biologique ? A cela, il y a trois types de réponses comportementales :

- Le renoncement, qui consiste pour les deux camps à refuser le combat, à reculer au dernier moment, bref à être un perdant ou un pleutre : c'est l'animal qui se livre, le chien qui se désintéresse de l'affaire.

- L'engagement total où les protagonistes décident, sans aucune réserve, de s'engager dans une lutte sans merci. C'est là qu'on trouve les stratégies les plus grandioses.

- Le conflit forcé où les acteurs se voient contraints d'opérer dans de mauvaises conditions. Il en est ainsi des jours de mauvaise voie où quand le vent est au sud, quand les animaux sortent de la période de reproduction.

D'une manière générale la relation bilatérale va s'organiser dans la durée, en s'appuyant alors sur une double logique : celle des " antagonismes complémentaires " et celle des " concurrences symétriques ". C'est ainsi qu'en principe vont être régis les rapports de force, aussi bien dans le temps que dans l'espace. Dans le pacte de complémentarité, les questions qui se posent sont les suivantes : Qui fait quoi ? Que peut-on faire ensemble ? Jusqu'où, pourquoi et comment ? Dans le pacte de symétrie, élaboré sur la base de la théorie des jeux à somme nulle, cher à Pascal l'essentiel se résume à la volonté obsessionnelle de réduire à néant les différences génétiques. Dans ce dernier cas la réponse au - Qui fait quoi ? - est des plus simple par identification au principe du " chacun son tour ".

Enfin, un des principaux pièges, très destructeur, qui caractérise ce choc frontal consiste en la rencontre inopinée d'adversaires regroupés, car cela engendre systématiquement des perturbations qui se traduisent par une situation d'indétermination qu'il faut entièrement lever, au risque d'asseoir définitivement un doute absolument préjudiciable à tout issue victorieuse pour quelle que partie que ce soit. Ainsi la confrontation avec un paquet d'animaux oblige les prédateurs canins à dévoiler leurs qualités génétiques face au change latent. La lignée parle alors, ou pas, en ce sens qu'elle pousse ou non le sujet à renoncer à tous les gibiers hormis celui attaqué, considérant qu'en lui il les retrouve tous miraculeusement. La griserie du nombre peut alors faire tourner les têtes et aboutir à ce que la confusion devienne l'arbitre du jeu. A contrario dans des meutes trop importantes l'intelligence organisatrice tend à se diluer, seules subsistent ça et là quelques qualités olfactives intrinsèques. Le principe de résolution s'affaiblit et à chaque petite embûche, chaque bifurcation, au moindre caillou sur le chemin, la question de la contingence du choix tend systématiquement à se reposer.

Cette approche militaire de l'affrontement vénérien permet en définitive de tirer les conclusions générales suivantes :

- Une condition nécessaire pour que la manœuvre soit de qualité est que l'offensé manifeste un niveau minimum de reconnaissance d'avoir été choisi.

- L'élément suffisant pour que la conclusion favorable intervienne est que l'on décrète seulement que le chemin suivi est le bon quand il a été parcouru jusqu'au bout.

- L'hallali n'est que le point d'orgue d'une savante combinaison entre dissimulation et sincérité.

Le non-respect de ces contraintes peut théoriquement et en tout état de cause dégénérer en une situation de retournement où l'on verrait avec horreur la proie se transformer en prédateur.



Fait à La Vileneuve par La Celle les Bordes, en l'an XVIII°







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