"Pastiches 61"

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"Pastiches 61"

Message par Alexandre Dumasque le Mar 23 Jan 2007 - 1:14

Quelques chapitres inédits du « Vicomte de Monté trop Tôt »
par Alexandre Dumasque


XXXVII – Châtiment d’outre-tombe


Le Vicomte du Plissé Cassant se trouvait rentré à cette heure, dans son hôtel de la rue des Réservoirs, renfermé dans son cabinet de travail dont les fenêtres, tendues de lourdes portières de velours, laissaient filtrer un jour maigre et oblique sur les arabesques du tapis de Smyrne, au dessin tissé d’arabesques aussi intriquées et complexes que les replis de son esprit retors. Dans la cheminée, brûlait un feu mourant, dont les rouges reflets illuminaient la pièce de lueurs sanglantes, reflétées dans l’acajou poli du bois des fauteuils et du grand bureau. A cet éclairage, l’allure plutôt falote du Vicomte, son physique de grand échalas maigre qui, dans les Salons, le faisait comparer par les Dames à un épouvantail, prenait soudain un relief fantastique. Le jeu des ombres et des vagues éclats mouvants que jetait l’agonie des braises, l’environnait d’un halo trouble et fuligineux, et, de cette silhouette de grand oiseau échassier un peu ridicule, qu’on attendait toujours, comme un Ibis, un Flamant rose ou un Marabout d’Afrique, de voir se tenir sur une patte, découpé à l’horizon morne et solitaire d’un marécage, parvenaient à tirer une démoniaque et inquiétante eau-forte, tout droit sortie des illustrations d’un de ces contes d’outre-Rhin, où il arrive que le Diable se promène en redingote à collet de velours, ou prenne, pour mieux damner les âmes, les traits d’un vieux professeur d’Université, d’une poupée de cire aux yeux peints, ou d’un jeune étudiant à longue pipe d’écume.
Un hideux rictus de contentement se peignait sur son visage.
Il triomphait.
Enfin, la succession du vieux Jean du Ferrus était à lui : le journal créé, et animé par le vénérable vieillard jusqu’à ses dernières forces, pendant plus de vingt années : "Le Cri Légitimiste", le plus fameux, le plus influent organe de presse du parti libéral-réactionnaire, - le plus brillant et le plus lu dans les salons du noble Faubourg, mais aussi, par la qualité de ses rédacteurs, le plus prisé d’un vaste public parisien, qui y trouvait un ton d’audace et de finesse d’analyse, de clarté dans les débats et de panache dans le style qui ravissait, emportait, convainquait même ceux qui, se disant ses détracteurs, finissaient bien par reconnaître que nulle part, on n’écrivait, ni n’informait mieux la grande masse du public, toujours avide de nouveauté, toujours prêt à suivre, selon le vieil esprit français de révolte et de fronde, les plus audacieux et insolents contradicteurs du régime en place. Le "Cri", ce n’était pas seulement l’assurance de tirages fabuleux, auprès desquels pâlissaient ceux du "Constitutionnel" et de la "Revue des Deux Mondes", du "Journal des débats", et même du tout jeune "Figaro", du "Rire" et du "Charivari". C’était surtout, pour le Vicomte, dont le lecteur sait désormais tout de l’esprit de double-jeu qui l’animait, la volupté de se croire l’homme le plus influent de la capitale, - qui sait, peut-être même, désormais, le maître des destinées du Royaume. Dans notre monde, où la force de l’opinion renverse les trônes et mène les destinées des Empires, ou la force de conviction des idées de quelques uns arrive à emporter des Peuples, les mots sont tout, - et régner sur les mots, c’est régner sur les hommes. C’est au plomb des caractères d’imprimerie désormais, que sont fondues les balles qui siffleront sur les prochaines barricades, ou que sont façonnées celles qui serviront à défendre l’Ordre établi. Et les monarques d’aujourd’hui tremblent moins devant les armées que devant les journalistes, vrais maîtres de la place, vrais meneurs du monde et de la société.
Le perfide Vicomte était désormais le plus puissant des Directeurs de Journaux. De ceux que le nouveau langage des boulevardiers à la mode a définitivement consacrés du formidable, du redoutable nom de : « Patrons de Presse », à la mesure et à la ressemblance des agioteurs d’actions en bourse, des fondateurs de dynasties industrielles, des aventuriers de cette nouvelle épopée moderne que notre excellent confrère M. de Balzac, a désigné du nom de « Comédie Humaine ».
Le tout-Paris s’inclinerait en tremblant devant lui, qui, d’un geste, d’un mot, d’un souffle, pourrait désormais faire et défaire les réputations, parler d’égal à égal avec les plus brillants représentants du monde des Art et des Lettres, convier à sa guise les esprits les plus avisés, les plus reconnus, les plus vantés, et leur proposer, dans le secret de son bureau, des combinaisons obscures, propres à servir sa gloire et à le rendre redoutable, et redouté de tous ! Ils les tiendrait aussi, ces politiciens : Messieurs les Pairs de France, et ces Messieurs de la Chambre, et les Ministres, dont désormais il tenait la carrière et la fortune dans la main… et qu’il briserait comme ceci, ou flatterait comme cela… ou, les deux, pour jouir de leur crainte, et ranimer leur espérance, afin de la mieux décevoir l’instant d’après… Ah ! Ils lui avaient partout, toujours refusé l’investiture de leurs divers partis ! Ah, ils lui avaient barré la route qui menait à la conquête des places, des postes, des mandats !… Ils allaient voir : désormais, ce n’est plus lui qui ferait antichambre, - mais ce sont eux qui attendraient, dans les courants d’air glacés, que daigne bien s’ouvrir la double porte calfeutrée de son cabinet…
« Et encore, ricanait-il, en frottant l’une contre l’autre, avec volupté, ses longues et sèches paumes, j’instaurerai, afin qu’ils sachent bien à quel degré de faveur ou de disgrâce je les tiens, une étiquette spéciale : un seul battant ouvert pour ceux qui n’auront pas assez « donné », - deux, pour ceux qui auront l’excellente idée de revenir souvent me voir, et auront appris à quel prix se distribue la gloire, - à tant la ligne ! »
Car il avait conçu l’affreux dessein, non de défendre une œuvre de conviction, un sacerdoce de l’esprit, une morale du journalisme (toutes choses que Ferrus avait placées par dessus-tout, et, malgré le succès, su garder pures de toute compromission), mais d’ouvrir ses colonnes au plus offrant, raisonnant, non plus par désintéressement ou pur amour des idées, mais simplement, dans le but de faire résonner sa renommée sur le tambour creux de l’opportunisme, et de tirer son profit de toutes les avidités qui pullulaient autour d’un organe de presse jusqu’ici réservé à l’élite. Peu lui importaient l’exigence du beau langage, ou la haute tenue des débats, la qualité inimitable du ton, le prestige des signatures. Combien de petits plumitifs, ou de mauvais apôtres, de thuriféraires empressés d’idées fausses avaient jadis fait le siège du « Cri Légitimiste », - et n’avaient point même passé le seuil du vestibule de la salle de rédaction, immédiatement jugés par Ferrus parfaitement indignes, de par leur allure, ou au premier mot de conversation qu’ils avaient proféré, de pénétrer plus avant, - et même d’être autorisés à faire leurs preuves, au plus bas de l’échelle, dans les plus petites et insignes rubriques…
Mais d’abord, à présent qu’il était dans la place, et maître des lieux, le Vicomte allait se venger de ses plus proches rivaux : ceux qu’il avait désormais à portée de main, directement sous sa coupe.
Il sortit un papier d'un tiroir à ressort de son secrétaire, et l’approcha de la fenêtre, afin d’y mieux lire. Y figuraient les noms de tous les plus brillants et fameux rédacteurs du « Cri Légitimiste ».
« Voici la liste de proscription, pensa-t-il, - les voici, tous ceux qui tant d’années durant, firent ombrage à mes talents, et me barrèrent la route qui mène à la renommée ! Pendant que moi, Vicomte du Plissé Cassant, je végétais dans les emplois subalternes, obligé de me contenter de tenir la rubrique des faits-divers, et la triste « rubrique comptable » - que personne ne consulte jamais… Alors que c’est mon nom, mon titre glorieux qui eussent dû s’étaler en première page… Ah, l’ai-je assez convoitée, cette rubrique : « L’Editorial de Jean du Ferrus » ! Toute la page, dans toute sa largeur… Quelle arrogance chez ce vieillard téméraire ! Des années durant, j’ai vu, devant mes yeux, danser follement les lettres qui composent ce nom. Elles me poursuivaient, elle me persécutaient… elles voulaient piquer vers moi de leurs becs, de leurs pointes, comme des oiseaux criards : J-E-A-N-D-U-F-E-R-R-U-S !!! Il me semblait, ces lettres hideuses, méchantes, cruelles, menaçantes comme un « Mané-Tecel-Pharés » tout ruisselant de sang, écrit sur le mur des ténèbres par quelque main occulte, qu’elles se mouvaient, qu’elles voletaient devant mes paupières, brûlées d’insomnie à force de vérifier d’aligner les chiffres dans ces stupides colonnes de l’avant dernière page, en bas, à gauche…Moi un Vicomte ! Me « faire faire les comptes » ! Ah ! Combien cela semblait drôle à ces railleurs, de me surnommer le « vicomptable » ! Oh ! Les ai-je assez haïs, de tout ce qui me reste de cœur… Non, - car, après tout, je n’ai pas de cœur… D’où sortait donc cette haine ? Et cependant, je la sentais bien là, vivante, à me battre les tempes, m’enfiévrer jusqu’aux moelles, me tenailler jusqu’aux nerfs !…Ah ! de nouveau, le vertige me prend. Est-ce l’ivresse du pouvoir, ou celle de me venger d’eux tous ? Les deux, sans doute… Car à présent, me voilà seul et tout puissant ! »
Tout à l’ivresse son délire, il riait, sauvagement, d’un ricanement sinistre, la tête renversée, les doigts crispés sur l’accoudoir du fauteuil de bureau. Eût-il, à cet instant, croisé son visage dans un miroir, il se fût trouvé devant un damné de l’Enfer de Dante échappé de sa prison de flammes pour corrompre l’air et les âmes de la terre de l’haleine empuantie de sa haine.
« Ah ! Ferrus ! Pauvre cher et vieux Ferrus ! Combien j’ai souhaité cet instant où, t’ayant aveuglé sur ma vraie nature, et sur mes desseins, je t’ai extorqué ta signature, au bas d’un testament dont j’étais l’auteur ! Parbleu ! Je venais tout juste de l’écrire pour toi, sous ta dictée… Et tu croyais que j’allais, mot à mot, retranscrire tes volontés ? Ce sont les miennes que j’avais consignées… Et tu les a paraphées sans même vérifier le contenu du document que je te tendais ! Tu m’as même prié, avec un gémissement de douleur, de te soutenir la main, car tu ne te sentais plus la force... Et tu n’as pas relu… Tes pauvres yeux étaient déjà morts, tournés vers ce gouffre de néant d’où l’on ne revient pas… Là où les morts finissent enfin d’empoisonner l’existence des vivants ! »
Tout à coup, il s’arrêta, inquiet. La nuit, au dehors, était tombée. Pendant qu’il soliloquait ainsi, goûtant le fiel de sa malfaisance, dont il se délectait comme d’un miel exquis, le feu s’était presque éteint. L’obscurité de la pièce était aussi épaisse, profonde que les ténèbres de son âme…Comme Caïn, croyant dans le tombeau se soustraire au regard de Dieu, il se sentit soudain pris d’une angoisse irraisonnée… Il lui semblait avoir perçu, du côté où la cloison s’enfonçait le plus dans le noir, comme un frôlement… comme si (mais c’était impossible !) comme si quelqu’un se fût glissé prudemment contre la boiserie… ou, pis encore, comme si quelqu’un eût marché à l’intérieur du mur.
Soudain, un des lambris pivota, révélant une porte dans la muraille. Il tressaillit.
Qu’était cela ?
Vision ? folie ?
Sur le seuil, drapé d’un long manteau noir, un candélabre à la main, se tenait une apparition qui tenait plus du spectre, que du vivant.
- Qui êtes-vous ? s’étrangla-t-il, en proie à une terreur qu’il tentait de déguiser en colère…
Il ouvrit vivement le rabat du bureau, et y saisit une arme qu’il savait se trouver toujours en cet endroit.
« Je vous préviens, ajouta-t-il, je ne crois ni à Dieu, ni au diable ! Et si tu es un homme, ce pistolet est chargé !
- O monstre qui avoue ne croire ni au ciel, ni à l’Enfer ! Te voilà, tout entier qui t’avoues, Vicomte du Plissé ! Toi qui, chaque Dimanche, communie à la Sainte Table, toi qui envoies ton épouse visiter les pauvres et assister les Œuvres de Charité… Toi qui fis fondre la plus grosse cloche de la paroisse, afin de voir sur son airain, ton nom et ton blason gravés. Ce nom et ce blason que tes ancêtres ont conquis par l’épée, et que tu déshonores, toi, par la traîtrise, l’intrigue et le calcul ! Toi qui es maintenant l’homme le plus puissant de Paris, peut-être de la France entière, - et que moi, j’appelle l’être le plus vil qui ait jamais rampé sur cette terre ! Orgueil et vice, ruse et méchanceté se partagent ta personne, et tu n’es qu’un misérable pantin mené par l’ambition… Moi je ne suis qu’un vieillard, et tu peux si tu le veux abréger mon existence, sans me faire regretter de perdre le peu qui me reste à vivre…Mais sache que je mourrai, ayant accompli ma tâche, et mon devoir, qui seront de n’avoir pas laissé ton crime sans châtiment… Vois donc qui je suis ! »
Et comme celui qu’il prenait pour un spectre souleva sa capuche, le vicomte tressaillit…
- Vous ?
- Oui, moi ! Moi, le meilleur ami, le frère d’armes et de plume de celui dont tu usurpas l’héritage, pour en brader la valeur aux quatre vents ! Moi, qui viens ici te demander des comptes, Plissé Cassant ! Moi que sans doute, tu croyais mort… Mais pareil à la vengeance, qui ne s’apaise jamais, et brûle jusqu’à ce qu’elle ait dévoré sa proie, je ne descendrai au tombeau qu’en t’y entraînant avec moi ! Regarde-moi, - je suis le visage vivant d’un mort qui, à travers moi vient te réclamer son dû.
- Vous ?… répéta Plissé Cassant… Le Marquis de Marduccia !

A suivre.


Dernière édition par le Mar 23 Jan 2007 - 2:36, édité 2 fois

Alexandre Dumasque
Bizuth

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Re: "Pastiches 61"

Message par veneur le Mar 23 Jan 2007 - 1:40

Cher Alexandre Dumasque,

Quelle plume ! D'ailleurs on vous prénommera désormais "Dumasque et la plume" de la France intérieure.
Je suis heureux et fier d'etre le premier ici à avoir lu votre texte. Je n'en ai pas perdu une ligne, un mot et ai pu savourer tout à loisir ce petit chef d'oeuvre.
J'y ai apprécié l'humour grinçant, la fidélité au Grand Auteur, la sagacité de la narration d'une histoire contemporaine.
J'attends avec impatience la suite et surtout qu'on ne perde pas une miette de ce texte, à la suite de quelques manoeuvres mesquines et ridicules, car il méritera de figurer dans une anthologie des oeuvres complètes des tribulations d'un discourtois sur les ondes.
Je regrette que la fatigue relance ma vieille blessure à l'épaule car j'aurais aimé vous en dire plus, mais il faut que j'aille reprendre quelques forces pour être encore capable de continuer à courir par monts et par vaux les ânes bâtés, que sont parfois certains animaux chassés très têtus.

Sincères félicitations et au plaisir de vous lire et de vous relire

Le veneur

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Re: "Pastiches 61"

Message par Victor le chacal le Mar 23 Jan 2007 - 8:27

Je suis sur le...

Archi, un Prix Goncourt s'est inscrit sur le forum!

Mes respects respect

Bis! app

La forme est admirable et le fond d'une cruelle vérité.

Bravo l'artiste! salut J'attends avec impatience la prochaine livraison.

Victor le chacal
particulièrement hargneux

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Localisation : Derrière la lune embusqué pour au moment propice attaquer
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Re: "Pastiches 61"

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